Cette histoire dont il n'est pas le héros - 3 -

Simon, l'introverti
« Un verre, ça ne mange pas de pain… »
C'est ce que je propose à Simon après un de nos cours de musique de chambre.
On se connait depuis presque dix ans. On ne peut pas dire que c'est le destin qui nous a fait nous rencontrer : on a fréquenté la même classe de solfège durant des années, puis les cours d'histoire de la musique, l'ensemble vocal de l'école. À présent, on se retrouve tous les jeudis soir pour faire de la musique ensemble. Moi au violoncelle, lui au piano. On s'est découvert une passion commune pour Brahms…
C'est dans la musique que j'ai perçu sa sensibilité et j'espère le dérider une bonne fois pour toutes. Et puis, il est très charmant, avec ses gestes un peu empruntés, sa retenue et son physique de jeune premier. Etrange tout de même qu'un homme qui coche autant de cases soit si timide.
C'est donc sur une petite place namuroise qu'on se retrouve un beau soir. On est presque en été. Il fait doux. Il y a pas mal de passants. On ira prendre quelque chose au Pain quotidien. Le nom de l'endroit pourrait prêter à confusion : on peut y consommer du thé, du café, mais aussi des boissons bio, de la bière et du vin ! Tout un programme.
Je suis déjà devant l'endroit et je me suis assise sur une de ces petites chaises sur lesquelles sont gravées des citations d'auteurs français connus. Il arrive en trombe, annonce sans me regarder qu'il quitte sa mère à l'instant et qu'il préférerait s'asseoir ailleurs qu'ici, qu'il y a trop de monde, et que de toute manière, il n'a plus fort soif : « elle avait préparé du cake au citron et j'ai déjà englouti trois tasses de thé ». Un peu cavalier, me dis-je sans prononcer un mot, mais la jolie bouche de Simon qui s'étire en petites moues délicieuses au moment où il me balance toutes ces explications à vite fait de me calmer.
— Tu proposes quoi ?
— Le bord de l'eau… C'est plus calme.
— On marche ?
— Un banc, plutôt, si c'est d'accord pour toi.
C'est comme ça qu'on se retrouve assis côte à côte. Ni mon violoncelle, ni le piano quart-queue de la classe de musique de chambre ne nous séparent l'un de l'autre. La conversation a du mal à s'engager : habituellement, ça parle tempo, élans musicaux, fins de phrases synchronisées. Ici, c'est plus difficile. Parler de notre vie personnelle ? Lui de sa mère avec qui il a vécu jusqu'il y a peu. Moi des difficultés que j' éprouve avec mes enfants.
— Tu as quelqu'un dans ta vie ?
La question a fusé des lèvres de Simon. Ses regards timides fuient encore plus mes yeux bleus délavés. Aussitôt, il met sa main devant sa bouche.
— Je n'aurais pas dû, commence-t-il, très gêné.
— Mais je ne vois aucun inconvénient à te parler de ma vie sentimentale…déserte.
Ouf, a-t-il l'air de penser.
— Rien à dire, alors ?
— Voilà. Tu as tout compris. Et toi ?
— A part ma mère…
— Ce n'est pas sentimental, ça…
— Tu as raison.
Pourquoi ai-je proposé ce rendez-vous ? Il est si timoré.. Moi, je voulais simplement le connaître mieux, savoir ce qu'il avait dans le ventre. On est très complices en musique. Alors, pourquoi pas dans la vie réelle ? Et puis… C'est justement le « et puis » qui ferait pencher la balance : Simon me plait énormément. Physiquement.
Les yeux de Simon se promènent alternativement sur mes cuisses un peu hâlées et sur ses mains à lui. Je pense qu'il aimerait poser ses doigts là, serrer un peu la chair qui lui semble ferme, qu'il aurait envie de goûter à cette peau veloutée. Je porte une petite robe sous une jolie veste et je joue négligemment avec la boucle de mon sac. Il ne m'a jamais vue dans cette tenue. Avec un violoncelle entre les jambes, c'est souvent jeans ou pantalon fluide. Je suis troublée. Simon a les joues rouges. Il ne dit plus rien.
— Tu aimerais qu'on aille se promener ?
— Où ?
— Le long de l'eau, tout simplement…
— D'accord. De toute manière, il commence de faire frais et…
— ça nous réchauffera un peu : j'ai de la chair de poule sur les jambes. Ça ne peut pas faire de mal de bouger.
On se lève de notre banc et on se met en route. On croise des joggers, des cyclistes, des mamans avec des bambins en trotteurs, des papas qui apprennent à rouler à vélo à leurs enfants. C'est la fin du printemps : les soirées ne sont encore très douces. La température s'est refroidie depuis le début de notre rendez-vous. Il fait encore bien clair : c'est sans doute ce qui encourage les gens à sortir à cette heure-là.
La conversation s'anime. Simon parle de son boulot : il restaure des tableaux pour un musée à Bruxelles. Quant à moi, j'explique que je jongle entre deux écoles différentes – je suis prof de théâtre –, un petit job de rédactrice pour la rubrique « événements » d'un journal à vocation culturelle et mes satanés enfants…
— Je devrais t'inviter, dit-on en même temps.
— Vas-y…
— Quand il y a un vernissage au musée. Et toi ?
— Quand mes élèves donnent une représentation.
On se sourit. Cette main que Simon laisse traîner négligemment le long de sa cuisse, je l'attrape. Depuis qu'on s'est mit en route, j'en crève d'envie. Et c'est comme ça qu'on poursuit notre discussion et notre promenade.
— Tu sais, je suis fort timide…
— Et moi, je ne saute pas sur les hommes, même s'ils me plaisent et sont plutôt introvertis. Je ne suis kamikaze qu'avec ceux qui sont sûrs d'eux.
— Je ne te donne pas cette impression ?
— Pas vraiment non…
— On s'arrêtera bientôt ?
Une bite d'amarrage : je m'y installe alors que Simon s'assied à même le sol, avec les jambes croisées.
— Ce n'est pas très confortable.
— ça va : je peux encore tenir le coup.
Notre conversation reprend. Elle parle de nos conquêtes. Très peu pour Simon. Un peu plus pour moi mais elles se sont arrêtées quand j'ai rencontré le père de mes enfants. Et le divorce d'avec celui-ci a été si compliqué que j'ai mis « mon cœur en gel ». C'est ce que je fais pour ne plus souffrir. J'en ai déjà trop pris pour m'entêter à avoir une relation à mon goût… A mon goût, c'est autant pour les relations humaines que pour le sexe.
— Et depuis ?
— Depuis ? Ah oui, depuis que je suis maman solo ? Ben, rien, nada, néant…
Je prends un air mélancolique.
— Tu aimerais que ça recommence ?
— Les frissons, le désir, l'excitation, tout ça ?
— Oui, voilà…. Mais, Simon avale sa salive, pas nécessairement avec moi : c'est juste une question comme ça…
— Et pourquoi pas avec toi ? Tu sais… je…
— Viens, on reprend notre promenade. Ça risque de déraper.
On se lève aussi troublés l'un que l'autre. On a les joues écarlates. J'ai les yeux fixés sur mes pieds tandis que Simon me regarde, pas encore vraiment rassuré. La gêne est palpable. Je me demande quand les choses vont vraiment démarrer.
— Alors, je me disais que… comme on est complices dans la musique… et que…
Il est rare que je cherche mes mots de cette manière.
— Continue, m'encourage Simon.
— Je te trouve très à mon goût. Tu es assez silencieux : je dois t'ôter les mots de la bouche. Et moi, je suis un vrai caméléon. Tu vois où je veux en venir ?
— Pas trop…
— Si je laissais mon corps parler, tu l'écouterais ? Tu répondrais ?
Simon me donne l'impression de ne pas très bien anticiper où les choses pourrait nous mener… Je continue.
— Les garçons sont chez leur père cette semaine. Ma voiture est garée pas loin de l'endroit où on s'était retrouvés. On la prend et on continue notre balade vraiment seuls… Et promis, je ne te sauterai pas dessus tant qu'on n'est pas arrêtés, j'ajoute en souriant..
— De toute façon, tu aurais du mal à conduire si c'était ton projet de m'entreprendre comme ça…
— C'est vrai.
Ouf, le plus dur est passé. On est un peu rassurés, à présent. Je plonge mes yeux bleus dans ceux de Simon qui me regarde toujours.
On récupère la voiture. Notre trajet ne dure pas longtemps. Juste sortir de la ville : à cette heure, la circulation est totalement fluide. Atteindre la campagne. Prendre un chemin de terre. Arriver près d'un rocher, à l'intersection de ce chemin et d'un autre qui entre dans un bois. S'arrêter. Sortir de la voiture. Vouloir s'asseoir sur ce rocher mais se rendre compte que ce n'est pas pratique pour… autre chose.
Simon me fait face, debout, alors que moi, je suis toujours assise presqu'en déséquilibre. Il me prend le menton et m'embrasse gentiment. Je ferme les yeux et me laisse submerger par le désir. Je n'avais plus ressenti autant d'emportements pour personne depuis si longtemps. Je me sens bien dans ses bras. Il me serre contre lui. Je sens son érection. Mon cœur bat de plus en plus vite. On s'embrasse et ça dure, encore, encore. Je me tortille un peu pour que mon bas-ventre soit en contact avec la bandaison de Simon. J'ouvre les yeux et le vois sourire. Je les referme très vite comme si le fait de l'avoir surpris aussi heureux allait compromettre le reste…
On est restés un bon moment comme ça, à s'embrasser, à se toucher. Le grand corps de Simon, maladroit, contre le mien. J'aurais voulu que ça ne s'arrête jamais. J'avais l'impression de trembler tellement j'avais envie de lui...
Simon semblait rempli de questions durant ce temps : il devait se demander comment les choses allaient se poursuivre. Irait- on plus loin ? Comment tournerait notre relation ?
J'ai certainement mieux profité du moment que lui. Je sais que quand les choses sont engagées de cette manière, le meilleur reste à venir… Mais lui ?
